En visite chez nos frères et nos sœurs Atikamekw

Les Atikamekw forment un peuple multimillénaire, dont la communauté de quelque 12 000 habitants est répartie en trois villages (Wemotaci, Manawan et Opitciwan), situés au nord de La Tuque.

Depuis le début de l’été, des membres des trois communautés ont parcouru le pays en canot afin de mieux se l’approprier et de renouer avec leurs racines. L’objectif de cette activité est de créer des liens de confiance entre les membres, entre les femmes et les hommes de différents âges.

Sur différentes plages, pendant tout l’été, les voyageurs ont chaleureusement été accueillis par des supporteurs venus leur donner courage. Le 9 septembre 2017 ils fêtaient ensemble à Trois-Rivières l’arrivée des Atikamekws par Tapiskwan Sipi (la rivière Saint-Maurice). J’y étais. Et je peux vous dire que je me considère très chanceux d’avoir été témoin de cette cérémonie.

Le feu sacré

L’événement avait lieu sur ce site ancestral que les Anciens nommaient le « Feu sacré ». Pourtant, ce lieu a été rebaptisé la « Fontaine du diable » par le Parc national de la Mauricie. L’aménagement est simple : il s’agit en fait de quelques pierres posées sur le sol de manière à pointer le nord, les Atikamekw étaient considérés comme les « gardiens du nord » au sein de leurs alliances. Les pierres accumulent de l’eau qui sort d’un petit ruisseau. De l’eau dans un feu? Eh oui : car de l’eau sort du gaz naturel. On allume donc la petite flaque d’eau et on s’en sert pour allumer un calumet.

La cérémonie, quoiqu’on puisse la qualifier de « religieuse », se passe avec une simplicité remarquable. Le chaman, ou medecine man, dit quelques prières, allume le calumet. En prend quelques « puff » et le passe à qui veut bien fumer. Le tout se fait alors que les gens ne cessent pas réellement de discuter entre eux. Ils font des blagues, bougent, tout ça le plus naturellement du monde.

Cette cérémonie, très jolie, m’a rappelé mes lectures en anthropologie politique.

Religion?

Le religieux chez les Autochtones n’est pas tout à fait « religion ». Il n’est pas autonome du reste de la société et n’est pas l’affaire de spécialistes organisés. Ils croient au Cercle sacré de la vie. Cette vision du monde ne dicte pratiquement rien. Elle est sujette à interprétation. Aucune doctrine ne vient la soutenir. Ce Cercle représente la totalité de la réalité : les êtres et les esprits, les humains et les animaux. La vie tourne autour de ce cercle d’interdépendance, que les Autochtones doivent respecter.

Il n’y a pas chez les Atikamekws de séparation radicale entre sacré et profane. De la même manière qu’ils refusent de se séparer de leur pouvoir politique en créant un État, ils refusent aussi de séparer l’aspect spirituel de leur vie en créant des Églises.

Anciennement, le chaman vivait en retrait du village, histoire de vivre en proximité avec les animaux et d’avoir la tranquillité nécessaire à la méditation. Il n’exerçait pas son emploi à temps plein et devait sans cesse renouveler la confiance de ses patients en renouvelant ses exploits. Comme les autres, il chassait, pêche, fait l’amour et la guerre. Les peuples autochtones gardaient donc leur autonomie en ce qui a trait à l’interprétation des lois divines.

L’autorité spirituelle n’est donc pas structurée de manière hiérarchique. Contrairement aux religions monothéistes, elle ne commande rien. Ce n’est pas pour rien que les jésuites répétaient à satiété que les « sauvages sont sans croyances et sans religion ». De leur point de vue, ce n’était pas tout à fait faux : les peuples autochtones n’ont aucun porte-parole officiel interprétant les signes des esprits, les dogmes ou les saintes Écritures. Le religieux n’est pas religion. Les Autochtones gardent ainsi leur autonomie quant à l’interprétation des messages envoyés par les esprits.

C’était donc une cérémonie en toute simplicité, mais oh combien chargée de sens à laquelle j’ai assisté.

Déclaration de souveraineté

Cette cérémonie avait lieu dans un contexte particulier. Les Atikamekw, comme on le sait, avancent dans un processus d’autodétermination. Ils ont fait une déclaration de souveraineté en 2014 et ne cessent depuis d’être dans une logique d’affirmation.

La déclaration de souveraineté parle beaucoup de rapport au territoire.
En voici un extrait : « Nitaskinan est notre patrimoine et notre héritage des plus sacrés. Notre Créateur a voulu que nous puissions vivre en harmonie avec Nikawinan Aski, notre Terre Mère, en nous accordant le droit de l’occuper et le devoir de la protéger. Nitaskinan a façonné notre mode de vie et notre langue; c’est ce qui nous distingue des autres Nations. »

Il est facile de comprendre pourquoi un peuple autrefois nomade entretient un rapport particulier au territoire. Le nom « Atikamekw », qui se dit Nehirowisiw en la langue, signifie littéralement « un être autonome » sur son territoire.

Ils veulent d’une instance nationale leur permettant d’exercer cette indépendance:

« La protection de Nitaskinan, la défense de son mode de vie et de ses aspirations animeront en tout temps les actions d’Atikamekw Nehirowisiw et de ses institutions actuelles et futures. À cet égard, Atikamekw Nehirowisiw utilisera tous les moyens qu’il jugera appropriés pour la défense de ses droits et de ses intérêts.

Nous ne sommes pas Canadiens, nous ne sommes pas Québécois, nous sommes Atikamekw Nehirowisiw. Atikamekw Nehirowisiw appartient à Nitaskinan.

Nisitomokw, prenez acte »

 

Les Atikamekw forment un peuple combatif. En 2013, ils bloquaient le territoire aux compagnies forestières afin d’affirmer leur souveraineté sur le pays. Cet été, ils mettaient en demeure la compagnie forestière Rémadec pour son non-respect de leurs droits. Les Atikamekw sont réellement en processus de reconquête de leur territoire et de leur pays, et on a vu que c’est aussi le cas des Cris, des Haudenausonee et des Mi’kmaq, c’est donc une histoire à suivre.

 

Marc-André Cyr, pour l’émission Action en Direct.

 

Crédit photo: https://commons.wikimedia.org

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