Spécial 1er mai: Le Communautaire Inc.

Réflexion du 1er mai 2020 sur l’essor de la gestion entrepreneuriale dans le milieu communautaire et ses conséquences

Les mécanismes propres à la gestion entrepreneuriale semblent gangrener le milieu communautaire qui nous semblait il n’y a pas si longtemps par et pour la communauté, mais aussi à l’abri de l’idéologie entrepreneuriale. C’est le cas du moins dans plusieurs organismes en réduction des méfaits de Montréal ou dans les grandes boîtes comme l’Accueil Bonneau et les grands refuges.

I. Un jeu de langage

D’abord, tout un nouveau discours prend la place du langage ordinaire, du langage de « monsieur madame tout le monde » qui reflétait le caractère authentique et populaire de ce milieu. Dès lors, les travailleuses et travailleurs entendent des termes jusqu’à tout récemment inconnus. Les mots « gouvernance », « décision de gestion », « rentabilité de nos pratiques », « statistiques », « reddition de compte », « planification et stratégie financière », « philanthropie », « enquête interne » coulent dans la bouche de certaines directions d’organismes. Ces dernières empruntent le discours des bailleurs de fonds publics où la gestion managériale a depuis longtemps pris possession des institutions étatiques qu’ils sont avant tout, mais aussi des Centraide de ce monde. Mais ces règles de financement imposées par l’État et les fondations qui rendent les subventions on ne peut plus difficile à obtenir obligent les organismes à flirter avec le privé. On veut rendre nos missions sociales sexys pour que l’argent y soit attiré. Des directions joueront ainsi aux entrepreneurs pour vendre leur mission. Jouer leur jeu, c’est certes utiliser leur langage, mais aussi utiliser leurs méthodes de publicité. Dans le métro de Montréal, juste à côté d’une publicité de Calvin klein, les organismes Dans la rue, Rézo ou la Maison du père chercheront à attirer l’attention du public pour que celui-ci s’achète une conscience en leur donnant des fonds. Autrement dit, on vend de la bonne conscience : « Si tu donnes, tu fais ta part pour les plus vulnérables ». Cette bonne conscience est un produit comme un autre : quand on en achète, on est soulagé pour un temps.

Entendez-moi bien : le problème n’est pas de parler de sa cause ou de demander des fonds,

mais bien d’utiliser le même langage et les mêmes méthodes que les entreprises privés pour arriver à cette fin. En jouant consciemment (ou parfois bien malgré eux) le jeu de l’Entreprise privée, les organismes perdent une partie de leur esprit communautaire.

II. La charge mentale

Qui ne se se sent pas complètement insignifiant.e et peu utile devant les redditions de compte imposées de partout ? En plus de préconiser un langage entrepreneurial, les bailleurs de fonds imposent des critères tellement rigides aux organismes qu’on n’a plus de place pour sa propre créativité. Ici, on ne peut plus se contenter d’accompagner, on doit aussi compter, justifier, rapporter.

Les travailleuses et travailleurs en réduction des méfaits en savent quelque chose. Chacune des interventions doit être monitorée et envoyée à la Direction régionale de santé publique de Montréal : initiales, date de naissance, identité de genre et quartier où demeure la personne sont des informations demandées juste avant de noter le matériel de prévention qu’on a distribué et le type d’intervention réalisée. Certains, certaines de ces travailleuses et travailleurs sont aussi appelés à rédiger des comptes rendus le plus détaillés possible pour renouveler le financement à toutes les années. Ainsi, leur emploi dépend de leur propre capacité à rendre de façon claire et précise les données qualitatives et quantitatives recueillies durant la dernière année.

En plus du sentiment d’impuissance propres aux intervenant.e.s et pair.e.s aidant.e qui reviennent d’une journée difficile, ces derniers/ières portent en elles les marques laissées par les récits de souffrance des personnes rencontrées au travail. Ces marques viennent à l’esprit de manière aléatoire : « J’espère qu’il est correct » « est-ce que j’ai été trop été directe avec elle », « est-elle en danger ce soir », « va-t-il faire une O.D ? » « est-ce que je l’ai bien soutenu », « j’aurais dû dire ça au lieu de ça ». Ces questionnements et inquiétudes sont les tâches qu’on ramène à la maison après le travail. Ce sont rien de moins que des externalités propre à la relation d’aide.

En bref, la charge mentale les suit partout et s’additionne aux attentes parfois démesurés des bailleurs de fonds. On leur souhaite à ces travailleuses et travailleurs d’avoir suffisamment de psychotropes et d’alcool pour se changer les idées en revenant chez elles/eux, car au delà du

sentiment d’impuissance et des questionnements qui grugent l’esprit, il y a les inquiétudes de la vie des gens ordinaires.

III. La gérance

Sur la question de la reddition de compte, ces directions peuvent toujours se défendre en disant qu’elles n’ont pas d’autres choix que de respecter ces critères imposés par les bailleurs de fonds. Sauf que la tentation est trop forte et la maxime générale « le pouvoir corrompt » ne fait pas abstraction du milieu communautaire. Les relations entre les équipes de gestion et les équipes de plancher se voient noircies par cette tendance à utiliser des outils propres à l’Entreprise privée. Un de ces outils est l’avis disciplinaire utilisé pour réprimander, corriger un comportement d’employé.e et on s’en sert de plus en plus dans les milieux que j’ai cités en introduction. Dans une ressource en réduction des méfaits du centre-sud, la direction utilisera un registre informatisé pour surveiller les entrées de ses employé.e.s afin de distribuer des avis disciplinaires à celles et ceux qui arrivent quelques minutes en retard.

À quelques rues plus loin, on menace les travailleuses et travailleurs en leur disant qu’ils et elles s’exposent à des sanctions si des protocoles en lien avec le Covid-19 ne sont pas respectés. Le rôle d’une menace est de lier la personne qui s’en sert à celle qui la reçoit, ce qui laisse cette dernière dans l’attente de subir une représaille. Enfin, ce qui caractérise cet outil, c’est qu’il ne permet pas un dialogue égalitaire qui est pourtant une partie essentiel des relations humaines dans le milieu communautaire. On punit, point barre.

Un deuxième outil est le dossier d’employé.e.. Ce dernier semble au premier regard inoffensif, mais il permet aux directions de documenter une panoplie d’information sur les travailleuses et travailleurs et s’en servir éventuellement pour repérer celle ou celui susceptible de manquer de loyauté envers l’organisation. On compile toute sorte de données allant de ce qui se trouve dans votre c.v à vos agissements ou comportements. L’évaluation annuelle est un exemple de ce qui a été compilé sur vous…

IV. Le soutien clinique

L’énergie est tellement mise sur l’apparence des organismes et leur réputation respective que

cela se fait au détriment du soutien et de l’accompagnement clinique aux équipes de travail. On verra un directeur d’organisme et des coordinations banaliser systématiquement ce que vivent les travailleuses et travailleurs : « Tu dois avoir ta carapace pour travailler ici », « l’usager devait être en souffrance pour qu’il s’attaque physiquement à toi », « faut que tu t’y fasse, nos usagers sont des hommes, c’est normal que tu te fasses cruiser », sont des phrases qui ont été entendues à plusieurs reprises dans une grande boîte de Montréal. Ici, l’usager est le client et il est le roi. Bien sûr, la qualité des services (terme propre au discours entrepreneurial en passant…) est importante, mais cela ne doit pas se faire inconditionnellement. Celles et ceux qui sont sur le terrain le savent : la santé, la sécurité et le soutien clinique des travailleuses et travailleurs est primordial pour que l’aide soit de qualité. Malheureusement, l’emphase est de plus en plus mise sur l’image et le service à la clientèle plutôt que sur les besoins des travailleuses et travailleurs du communautaire.

« De toute façon, on te changera quand tu seras brulé.e », « on est de la chair à canon », sont des discours que j’ai entendus chez plusieurs camarades désespéré.e.s. Mais encore, devant toutes sortes de situation de violence psychologiques ou physiques vécues sur le plancher, on n’offrira de moins en moins de soutien clinique en prétextant que c’est une responsabilité individuelle de prendre soin de soi, d’avoir une hygiène de vie propre. Parfois, des supervisions sont offertes par des coordinations, mais considérant l’essor de la gestion managériale, on est de plus en plus craintifs et craintives à se dévoiler à nos « cadres ». Jadis, une proximité avec les coordinations et directions permettaient de déposer auprès d’elles les difficultés rencontrées au travail, mais la réalité change et on n’a peu d’espace pour exprimer ce qu’on ressent et vit au quotidien.

V. Une nouvelle classe de gestionnaire

Ce qui incarne le plus violemment la gestion managériale dans les organismes c’est justement l’absence des directions et de certaines coordinations sur les plancher de travail qui a certainement des conséquences négatives sur l’aide apportée aux travailleuses et travailleurs. On ne les voit de moins en moins. Occuper à remplir des demandes de financement, flirter avec le milieu des affaires, faire des bilans, compiler des données dans les dossiers d’employé.e.s ou parler aux médias de tel enjeu social, elles incarnent maintenant « une nouvelle classe de gestionnaires du communautaire » constatera une de mes camarades.

Il convient ici de citer l’analyse d’un autre camarade sur cette nouvelle classe émergente dans le communautaire :

Et cette nouvelle classe de gestionnaires n’est pas passagère, elle tend plutôt à grossir et à devenir la norme. Pourquoi? D’une part parce que le mode de financement actuel des organismes vient gonfler les « besoins » administratifs et gestionnaires des organismes. Plutôt que de financer à la mission et donc de faire confiance aux travailleuses et travailleurs du plancher d’adapter les services selon les besoins, on finance depuis des années à la pièce, donc au projet. Cela entraîne évidemment la fameuse précarité que vivent bien des camarades, mais cela a aussi l’effet pervers que ça nourrit ces « besoins » de gestion. De cette manière, on se retrouve avec des organismes où le nombre de cadres est disproportionné au nombre d’intervenant.e.s. Et cette classe de gestionnaires, franchement inutiles aux réels besoins du terrain, peut bien se plaindre mollement de ce système bureaucratique, elle en profite tout de même.

VI. Que faire ?

Devant cette situation dramatique pour le milieu communautaire, des travailleuses et travailleurs s’approprient elles et eux aussi un discours. Toutefois, ce discours est plus politique. Elles et ils prennent conscience que leur direction d’organisme ne partagent pas « leurs intérêts de classe » et qu’il faut « s’organiser ». Mais la bataille se jouera sur deux fronts. En premier lieu, il faut « lutter » contre les bailleurs de fonds et leur mépris envers les travailleuses et travailleurs du communautaire qui s’exprime à travers les miettes qu’ils donnent aux organismes. En second lieu, il faut « résister » à la gestion managériale dans nos boîtes en s’organisant et en revendiquant des meilleurs conditions de travail, mais aussi l’autogestion de nos milieux. Enfin, ce discours politique doit s’accompagner d’actions collectives et politiques.

Et si pour ce premier mai tout à fait particulier, on laissait tomber des bannières partout dans la ville pour signifier notre résistance à ce changement idéologique dans le communautaire ? Ça serait déjà un début !

Et toi, as-tu d’autres idées de résistance ?

Un intervenant social inspiré par de nombreuses discussions avec ses camarades

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