Comment les travailleuses et travailleurs autonomes de Montréal s’organisent

Marianne Garneau, du blog Organizing Work, a réalisé une entrevue avec des membres du S’ATTAQ. Nous vous présentons une version française de son article.

J’ai récemment rencontré trois membres d’un syndicat de Montréal qui syndique des travailleuses et travailleurs autonomes comme des traducteurs, traductrices et des journalistes. Hannah, Selena et Pauline sont membres du S’ATTAQ, le Syndicat Associatif des Travailleu.ses.rs Autonomes du Québec, une organisation de l’IWW Montréal. Elles ont décrit comment iels utilisent l’action directe et la solidarité pour lutter contre le vol des salaires des travailleur-euses et comment iels visent améliorer les conditions de travail dans les industries basées sur le travail autonome.

Qu’est-ce que le S’ATTAQ ?

Hannah : S’ATTAQ est un regroupement de travailleurs et travailleuses autonomes ou à contrat qui se rassemblent pour s’apporter solidarité et action directe. En tant que travailleur et travailleuse autonome ou contractuel-le, on se retrouve souvent dans une situation très précaire. Au Québec, il y a beaucoup d’endroits gérés par le gouvernement qui peuvent vous aider si vous êtes un employé-e, mais en tant qu’employé-e autonome, on n’a pas le même genre de sécurité. S’ATTAQ offre cette solidarité et ce soutien dans toutes les types d’industrie, pour que vous puissiez avoir du soutien, et pas seulement de la part des gens qui travaillent dans votre propre industrie.

Quand et comment cela a-t-il commencé ?

Selena : Le projet a commencé parce que je travaillais en tant que travailleur-euse autonome, et à un moment donné, à Montréal, nous étions plusieurs travailleur-euses autonomes dans la branche [du IWW], et nous avons donc décidé de lancer une campagne d’organisation au sein de cette industrie. La raison pour laquelle nous avons décidé de mener une campagne à l’échelle des travailleur-euses autonomes était dans l’esprit du One Big Union de l’IWW. Mais aussi c’est parce que les travailleurs et travailleuses autonomes, peu importe leur industrie, ont des luttes très semblables et peuvent se soutenir mutuellement par ces luttes.

En février 2017, nous avons commencé à nous rencontrer pour la première fois dans le cadre d’une campagne d’organisation. On vient de fêter nos deux ans.

Avez-vous un exemple de luttes que vous avez menées ou des façons dont vous vous êtes soutenu-e-s les uns les autres ?

Hannah : Je veux vraiment parler de deux cas. Le premier est une travailleuse qui est membre de S’ATTAQ depuis environ huit mois et qui travaille dans l’industrie du jeu. Elle a été congédiée après avoir soulevé des préoccupations au sujet du traitement des employé-e-s dans un forum public. Ensuite, nous avons déposé une plainte pour congédiement injustifié, et la travailleuse a pu recevoir une compensation et la reconnaissance de ce congédiement injustifié par l’employeur.

Le deuxième cas est un projet à long terme sur lequel nous travaillons depuis maintenant 14 mois. En gros, en travaillant sur un projet pour un client, une travailleuse a souffert de trouble de stress post-traumatique et n’était plus en mesure de travailler dans son industrie. Nous travaillons donc avec une avocate pour obtenir une compensation pour elle. Nous avons rencontré l’employeur en février et nous sommes sur le point de conclure une entente financière, et nous sommes très confiant-e-s qu’elle recevra une indemnité substantielle.

Nous avons aussi des ateliers. De cette façon, nous avons des gens qui partagent leurs compétences de base. Par exemple, Emily Wilson a organisé un atelier de traduction, qui a bénéficié d’un énorme soutien de la part de gens de l’industrie et de personnes aux compétences diverses. Il y avait des gens qui étaient déjà dans l’industrie, il y avait des gens qui étaient simplement intéressé-e-s, et iels ont été en mesure d’obtenir des contacts, et aussi des informations sur comment commencer et sur les outils à utiliser. Puis Emily a parlé des cas où vous n’êtes pas été payé-e et de la façon que vous pouvez utiliser la solidarité et l’action directe pour ensuite aller au bureau et avoir l’argent qu’on vous a promis.

Je crois avoir entendu parler d’un cas où des traductrices-teurs n’avaient pas été payé-e-s et avaient fait de l’action directe…

Selena : C’était en fait Emily. Dans la communauté montréalaise, il n’y a qu’un nombre limité de personnes qui font de la traduction, et beaucoup de gens se connaissent. Il y avait donc un client – c’est un excellent exemple de soutien par action directe des travailleur-euses, même si ce n’était pas par l’entremise du syndicat, mais simplement parce qu’Emily était membre du syndicat. Elle avait un client qui ne la payait pas, et elle connaissait l’un des autres traducteurs du projet, et une fois elle lui parlait de façon décontractée, et elle a dit “Ce client ne m’a pas encore payé”, et l’autre personne a dit “Il ne m’a pas payé non plus !” Et iels ont parlé avec la troisième personne sur le projet, et ce-tte traducteur-trice n’était pas payé-e non plus. Iels ont donc tous les trois décidé que la prochaine fois qu’iels seraient contacté-e-s par ce client, aucun d’entre elleux n’accepteraient la traduction à moins qu’il ne les paient d’abord.

Ainsi, le même jour, chacun d’elleux a été contacté-es par le client, le client leur a demandé de faire une traduction, iels ont toustes donné la même réponse au client : “J’accepterai cette traduction si vous me payez, mais pas avant que vous me payiez”, et le jour même, ou peut-être le lendemain, les trois ont reçu leur paie. C’était 2 000 $ que le client devait à Emily – je ne sais pas quel montant des autres traducteurs-trices, mais c’était une somme importante.

Nous lançons également une campagne “Réclame ta paye!” pour les travailleurs et travailleuses autonomes.

À quoi ressemble une campagne “Réclame ta paye” ?

Hannah : Une des choses que nous avons faites, c’est d’aider les gens qui n’ont pas été payé-e-s alors qu’iels auraient dû l’être. L’un de nos principaux projets en ce moment est donc de travailler avec une journaliste. Nous négocions actuellement avec son ancien employeur au sujet de pertes de salaire et des dommages-intérêts. Et parce que ça avance bien, nous voulons ouvrir cette campagne plus largement aux travailleuses et travailleurs autonomes de Montréal, afin de pouvoir les aider à obtenir l’argent qui leur est dû.

Selena : Nous allons imiter ce que la section IWW de Montréal a déjà fait avec beaucoup de succès. Chaque fois que quelqu’un communique avec la succursale pour réclamer son salaire, il y a quelqu’un qui prend la direction de ce dossier, qui forme une équipe de personnes, qui aide à coordonner les réunions et les actions.

Je suggère toujours la campagne « Réclame ta paye » à toutes les sections IWW et aux nouveaux projets d’organisation parce qu’il s’agit d’un projet à petite échelle qui a des résultats immédiats. Ça permet d’acquérir les compétences dont on a besoin pour un projet d’organisation à long terme et ça donne un boost d’énergie et sur le moral à court terme. Elles ont généralement du succès, et elles aident à renforcer les compétences pour de plus grandes campagnes.

Hannah : Les travailleur-euses autonomes n’ont pas beaucoup de backup s’iels n’obtiennent pas leur paye finale. Alors cela peut aider à bâtir une communauté de travailleur-euses autonomes, avec un moyen direct pour nous aider à gagner.

Selena : C’est quelque chose que nous sommes en train de lancer à S’ATTAQ, et notre plan est d’afficher dans différents quartiers de la ville, en particulier là où les travailleur-euses autonomes ont tendance à travailler, et de créer une équipe de gens de notre côté qui sont prêt-e-s à mener les campagnes « Réclame ta paye ».

Quelles tactiques utilisez-vous pour obtenir les salaires non-payés ?

Selena : Ça peut être de les aider à rédiger des courriels, d’envoyer des lettres de demande au nom du syndicat, de les accompagner pour rencontrer leur client ou leur employeur, ou n’importe quelle escalade de moyens de pression à partir de là. Pour « Réclame ta paye » à Montréal, les gens ont utilisé la stratégie des médias sociaux, où les gens donnent des mauvais reviews pour une entreprise, ou encore il y a eu du piquetage et de la distribution de dépliants en face de ces entreprises. Et je pense que dans une campagne récente, iels ont gagné 800 $ par employé-e-s pour 20 travailleuses et travailleurs.

À quelle fréquence diriez-vous qu’il arrive que les travailleur-euse autonomes ne reçoivent pas leur paye finale ?

Hannah : J’ai toujours réussi à être payée, mais j’ai eu des retards de paiement qui pouvaient atteindre 6 mois.

Pauline : J’ai eu un client qui ne payait pas depuis plusieurs mois et je lui avais envoyé plusieurs courriels pour lui rappeler qu’il ne m’avait pas payé, et je lui ai finalement envoyé un courriel lui disant que je déposerais une plainte à la CNESST (Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail), l’organisme québécois qui traite les plaintes au travail. Et immédiatement après, j’ai reçu mon chèque.

Hannah : Bien que, fait amusant : les travailleur-euses autonomes ne sont pas admissibles à déposer des plaintes auprès de la CNESST.

Pauline : Mon contrat n’aurait pas dû être considéré comme un contrat de travail autonome. Je l’ai montré à un-e avocat-e qui m’a dit : “Ceci ne devrait pas être classé comme travail autonome.”

Est-ce que vous négociez parfois des contrats au nom de travailleurs et travailleuses autonomes ?

Selena : Non. Nous avons eu des ateliers sur la rédaction de contrats, sur la façon de négocier et sur le pouvoir que vous avez quand vous signez un contrat. Sur connaître ses droits et savoir comment tirer parti des contrats en sa faveur.

L’une de nos membres, Alayna, est avocate contractuelle, de sorte que lorsque les gens ont des questions au sujet de leur contrat, et beaucoup à propos de la propriété intellectuelle, iels peuvent obtenir des conseils d’Alayna, puisque cela fait partie de sa profession.

Combien de membres avez-vous et avec combien de membres avez-vous commencé ?

Selena : Nous avons 25 membres. Nous étions 5 ou 6 pendant environ un an, puis nous sommes passé-e-s à 12, puis à l’automne, nous avons commencé à nous organiser avec Game Workers Unite, et c’est là que nous avons vraiment vu un pic d’adhésion. GWU est, selon leurs propres termes, “un mouvement et une organisation internationale de base dédiée à la syndicalisation de l’industrie du jeu”. Iels travaillent avec toustes les travailleurs et travailleuses de l’industrie pour défendre leurs droits et pour améliorer les conditions de travail. Bien qu’iels ne soient pas elleux-mêmes syndiqué-e-s, iels aident à coordonner l’éducation et les relations avec les syndicats pour les employé-e-s précaires du milieu du jeu qui pourraient en bénéficier.

Quelles sont les industries que vous couvrez ?

Hannah : Nous nous concentrons actuellement sur trois industries : celle du jeu vidéo, de la traduction et du journalisme. Nous avons récemment communiqué avec des étudiant-e-s en journalisme de l’Université Concordia, car iels faisaient du très bon travail d’activisme et faisaient la grève au sujet des stages non-rémunérés. Mais nous comptons aussi parmi nos membres des photographes, des écrivain-e-s, des artistes, des avocat-e-s, des artistes de techniques mixtes.

Avez-vous une stratégie en ce qui concerne la reclassification des travailleurs et travailleuses en tant qu’employé-e-s, lorsqu’iels sont classé-e-s à tort comme travailleur-euses autonomes ?

Hannah : En fait, cet enjeu là est beaucoup revenu par rapport à une compagnie de test de jeux vidéos à Montréal. Ils catégorisaient les travailleurs et travailleuses dans la catégorie des contractuel-les, mais une grande partie de ce qu’il y avait dans leur contrat, et ce qu’on attendait d’elleux, c’était ce qu’on pouvait voir pour un-e employé-e. L’une des tactiques sur lesquelles nous allions travailler était donc de les recatégoriser.

Selena : Il s’agit d’une très grosse campagne, et c’est à long terme, donc c’est un travail en cours. Dans nos critères d’adhésion, nous ne disons pas que vous devez être considéré-e comme un travailleur ou travailleuse indépendant-e pour être membre. Vous n’avez qu’à vouloir participer à l’organisation dans l’industrie du travail autonome. L’une des raisons pour lesquelles nous avons fait ça, c’est qu’il y a beaucoup de travailleur-euses autonomes qui sont classé-e-s comme tel-le-s par leur employeur, mais qui préféreraient en fait avoir le statut d’employé-e. Et nous ne voulions pas qu’iels perdent leur statut à S’ATTAQ s’iels y parvenaient. Donc, Hannah ne travaille pas en ce moment en tant que travailleuse autonome, mais elle est toujours en train de s’organiser avec nous.

Selena : Nous avons travaillé sur une série d’ateliers “Connais tes droits”. Nous avons présenté le premier atelier le 7 mai. Le prochain aura lieu le 17 juillet et portera spécifiquement sur l’engagement avec les travailleuses et travailleurs de l’industrie du jeu vidéo.

Hannah : Ça s’est surtout concentré sur les travailleurs et travailleuses du jeu, mais nous voulons en faire un autre plus élargi pour les travailleurs et travailleuses autonomes en général. C’est pour apprendre à reconnaître quand on devrait être classé-e comme travailleuse-eur autonome ou comme employé-e, puis de connaître les droits qu’on a, avec ces deux statuts, par rapport aux indemnités de vacances, à la cessation d’emploi, à la négociation, etc.

Dans le prochain atelier, on y parlera des problèmes qui arrivent plus largement, mais on se concentrera aussi sur les problèmes qui se posent dans une industrie donnée. L’une des principales préoccupations des travailleurs et travailleuses du jeu sont les heures supplémentaires, car il s’agit d’une industrie qui utilise la culture et l’engagement envers l’entreprise pour faire des heures supplémentaires non rémunérées. Donc, juste pour que les gens sachent quels sont leurs recours quand cela se produit, pour être payé-e-s convenablement.

Donc, une partie de ce que vous essayez de faire, c’est d’élever le niveau de l’industrie.

Hannah : Absolument, parce que si tout le monde sait qu’il faut exiger d’être payé-e pour ses heures supplémentaires, cela peut devenir la norme dans l’industrie à Montréal.

Selena : L’éducation populaire est un acte radical. Et souvent, en tant que travailleur-euse autonome, on ne sait rien, et on ne sait pas ce qu’on ne sait pas. Et alors, on est exploité-e sans même savoir qu’on l’est. L’un des objectifs de nos ateliers est donc d’aider les travailleur-euses autonomes à connaître leurs droits en tant que travailleurs et travailleuses, et alors les aider à reprendre du pouvoir sur leur travail.

Hannah : D’ailleurs, il y a eu un certain nombre de changements à la loi québécoise en janvier 2019 et en juillet 2018, alors nous nous assurons que les gens sont au courant de tout cela. Des choses comme, par exemple, vous avez maintenant droit à des congés de maladie payés, ce qui ne faisait pas partie du droit du travail au Québec avant.

Selena : Ou bien : vous devez recevoir votre horaire cinq jours à l’avance.

À quelle fréquence constatez-vous que les employeurs ne respectent pas leurs obligations, ou qu’ils ne les respectent même pas sur papier, dans le contrat ?

Hannah : Je pense que ça arrive très souvent. Dans l’industrie du jeu en particulier, ils donnent l’horaire de leurs employé-e-s même pas 24 heures à l’avance.

Selena : Toustes ces travailleurs et travailleuses sont considéré-e-s à tort comme des indépendant-e-s, et l’entreprise les utilise ensuite pour les exploiter. “Vous êtes travailleur-euse autonome, c’est pour ça que vous n’avez pas votre emploi du temps à l’avance !”

Pauline : Tu dois être disponible tout le temps.

Hannah : Si vous êtes nouvelle dans l’entreprise, vous recevrez un SMS à 15h pour vous dire si vous travaillez le lendemain.

Pauline : 15h c’est généreux.

Hannah : Désolé, 18h.

Ce qui n’a aucun sens, parce que s’ils contrôlent votre travail, vous n’êtes pas vraiment une travailleuse autonome.

Selena : C’est le cas où un avocat a regardé le contrat pendant deux secondes et a dit : « Ce sont des employé-e-s. » On leur dit à quelle heure iels doivent venir, iels doivent se rendre à un certain endroit, on leur donne les outils du métier – ce sont les trois exigences de base pour déterminer si vous êtes un employé-e ou un-e travailleur ou travailleuse autonome. De plus, nous avons fait une réclamation à la CNESST au sujet de cet employeur et elle a été acceptée. Si ces travailleurs et travailleuses étaient en fait des travailleurs indépendants, le CNESST ne s’occuperait pas de ces plaintes. Nous avons donc des preuves concrètes qu’iels sont des employé-e-s. Mais leur classification erronée est un outil qui est utilisé contre elleux, pour les exploiter. Et malheureusement, beaucoup de travailleuses et travailleurs acceptent cette classification erronée parce qu’iels n’en savent pas plus, comme « Oh, c’est génial d’être travailleur-euse autonome ». Ce n’est pas génial d’être travailleuse autonome si on est payé-e 13 $ de l’heure.

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