Spécial 1er mai: Le Communautaire Inc.

Réflexion du 1er mai 2020 sur l’essor de la gestion entrepreneuriale dans le milieu communautaire et ses conséquences

Les mécanismes propres à la gestion entrepreneuriale semblent gangrener le milieu communautaire qui nous semblait il n’y a pas si longtemps par et pour la communauté, mais aussi à l’abri de l’idéologie entrepreneuriale. C’est le cas du moins dans plusieurs organismes en réduction des méfaits de Montréal ou dans les grandes boîtes comme l’Accueil Bonneau et les grands refuges.

I. Un jeu de langage

D’abord, tout un nouveau discours prend la place du langage ordinaire, du langage de « monsieur madame tout le monde » qui reflétait le caractère authentique et populaire de ce milieu. Dès lors, les travailleuses et travailleurs entendent des termes jusqu’à tout récemment inconnus. Les mots « gouvernance », « décision de gestion », « rentabilité de nos pratiques », « statistiques », « reddition de compte », « planification et stratégie financière », « philanthropie », « enquête interne » coulent dans la bouche de certaines directions d’organismes. Ces dernières empruntent le discours des bailleurs de fonds publics où la gestion managériale a depuis longtemps pris possession des institutions étatiques qu’ils sont avant tout, mais aussi des Centraide de ce monde. Mais ces règles de financement imposées par l’État et les fondations qui rendent les subventions on ne peut plus difficile à obtenir obligent les organismes à flirter avec le privé. On veut rendre nos missions sociales sexys pour que l’argent y soit attiré. Des directions joueront ainsi aux entrepreneurs pour vendre leur mission. Jouer leur jeu, c’est certes utiliser leur langage, mais aussi utiliser leurs méthodes de publicité. Dans le métro de Montréal, juste à côté d’une publicité de Calvin klein, les organismes Dans la rue, Rézo ou la Maison du père chercheront à attirer l’attention du public pour que celui-ci s’achète une conscience en leur donnant des fonds. Autrement dit, on vend de la bonne conscience : « Si tu donnes, tu fais ta part pour les plus vulnérables ». Cette bonne conscience est un produit comme un autre : quand on en achète, on est soulagé pour un temps.

Entendez-moi bien : le problème n’est pas de parler de sa cause ou de demander des fonds,

mais bien d’utiliser le même langage et les mêmes méthodes que les entreprises privés pour arriver à cette fin. En jouant consciemment (ou parfois bien malgré eux) le jeu de l’Entreprise privée, les organismes perdent une partie de leur esprit communautaire.

II. La charge mentale

Qui ne se se sent pas complètement insignifiant.e et peu utile devant les redditions de compte imposées de partout ? En plus de préconiser un langage entrepreneurial, les bailleurs de fonds imposent des critères tellement rigides aux organismes qu’on n’a plus de place pour sa propre créativité. Ici, on ne peut plus se contenter d’accompagner, on doit aussi compter, justifier, rapporter.

Les travailleuses et travailleurs en réduction des méfaits en savent quelque chose. Chacune des interventions doit être monitorée et envoyée à la Direction régionale de santé publique de Montréal : initiales, date de naissance, identité de genre et quartier où demeure la personne sont des informations demandées juste avant de noter le matériel de prévention qu’on a distribué et le type d’intervention réalisée. Certains, certaines de ces travailleuses et travailleurs sont aussi appelés à rédiger des comptes rendus le plus détaillés possible pour renouveler le financement à toutes les années. Ainsi, leur emploi dépend de leur propre capacité à rendre de façon claire et précise les données qualitatives et quantitatives recueillies durant la dernière année.

En plus du sentiment d’impuissance propres aux intervenant.e.s et pair.e.s aidant.e qui reviennent d’une journée difficile, ces derniers/ières portent en elles les marques laissées par les récits de souffrance des personnes rencontrées au travail. Ces marques viennent à l’esprit de manière aléatoire : « J’espère qu’il est correct » « est-ce que j’ai été trop été directe avec elle », « est-elle en danger ce soir », « va-t-il faire une O.D ? » « est-ce que je l’ai bien soutenu », « j’aurais dû dire ça au lieu de ça ». Ces questionnements et inquiétudes sont les tâches qu’on ramène à la maison après le travail. Ce sont rien de moins que des externalités propre à la relation d’aide.

En bref, la charge mentale les suit partout et s’additionne aux attentes parfois démesurés des bailleurs de fonds. On leur souhaite à ces travailleuses et travailleurs d’avoir suffisamment de psychotropes et d’alcool pour se changer les idées en revenant chez elles/eux, car au delà du

sentiment d’impuissance et des questionnements qui grugent l’esprit, il y a les inquiétudes de la vie des gens ordinaires.

III. La gérance

Sur la question de la reddition de compte, ces directions peuvent toujours se défendre en disant qu’elles n’ont pas d’autres choix que de respecter ces critères imposés par les bailleurs de fonds. Sauf que la tentation est trop forte et la maxime générale « le pouvoir corrompt » ne fait pas abstraction du milieu communautaire. Les relations entre les équipes de gestion et les équipes de plancher se voient noircies par cette tendance à utiliser des outils propres à l’Entreprise privée. Un de ces outils est l’avis disciplinaire utilisé pour réprimander, corriger un comportement d’employé.e et on s’en sert de plus en plus dans les milieux que j’ai cités en introduction. Dans une ressource en réduction des méfaits du centre-sud, la direction utilisera un registre informatisé pour surveiller les entrées de ses employé.e.s afin de distribuer des avis disciplinaires à celles et ceux qui arrivent quelques minutes en retard.

À quelques rues plus loin, on menace les travailleuses et travailleurs en leur disant qu’ils et elles s’exposent à des sanctions si des protocoles en lien avec le Covid-19 ne sont pas respectés. Le rôle d’une menace est de lier la personne qui s’en sert à celle qui la reçoit, ce qui laisse cette dernière dans l’attente de subir une représaille. Enfin, ce qui caractérise cet outil, c’est qu’il ne permet pas un dialogue égalitaire qui est pourtant une partie essentiel des relations humaines dans le milieu communautaire. On punit, point barre.

Un deuxième outil est le dossier d’employé.e.. Ce dernier semble au premier regard inoffensif, mais il permet aux directions de documenter une panoplie d’information sur les travailleuses et travailleurs et s’en servir éventuellement pour repérer celle ou celui susceptible de manquer de loyauté envers l’organisation. On compile toute sorte de données allant de ce qui se trouve dans votre c.v à vos agissements ou comportements. L’évaluation annuelle est un exemple de ce qui a été compilé sur vous…

IV. Le soutien clinique

L’énergie est tellement mise sur l’apparence des organismes et leur réputation respective que

cela se fait au détriment du soutien et de l’accompagnement clinique aux équipes de travail. On verra un directeur d’organisme et des coordinations banaliser systématiquement ce que vivent les travailleuses et travailleurs : « Tu dois avoir ta carapace pour travailler ici », « l’usager devait être en souffrance pour qu’il s’attaque physiquement à toi », « faut que tu t’y fasse, nos usagers sont des hommes, c’est normal que tu te fasses cruiser », sont des phrases qui ont été entendues à plusieurs reprises dans une grande boîte de Montréal. Ici, l’usager est le client et il est le roi. Bien sûr, la qualité des services (terme propre au discours entrepreneurial en passant…) est importante, mais cela ne doit pas se faire inconditionnellement. Celles et ceux qui sont sur le terrain le savent : la santé, la sécurité et le soutien clinique des travailleuses et travailleurs est primordial pour que l’aide soit de qualité. Malheureusement, l’emphase est de plus en plus mise sur l’image et le service à la clientèle plutôt que sur les besoins des travailleuses et travailleurs du communautaire.

« De toute façon, on te changera quand tu seras brulé.e », « on est de la chair à canon », sont des discours que j’ai entendus chez plusieurs camarades désespéré.e.s. Mais encore, devant toutes sortes de situation de violence psychologiques ou physiques vécues sur le plancher, on n’offrira de moins en moins de soutien clinique en prétextant que c’est une responsabilité individuelle de prendre soin de soi, d’avoir une hygiène de vie propre. Parfois, des supervisions sont offertes par des coordinations, mais considérant l’essor de la gestion managériale, on est de plus en plus craintifs et craintives à se dévoiler à nos « cadres ». Jadis, une proximité avec les coordinations et directions permettaient de déposer auprès d’elles les difficultés rencontrées au travail, mais la réalité change et on n’a peu d’espace pour exprimer ce qu’on ressent et vit au quotidien.

V. Une nouvelle classe de gestionnaire

Ce qui incarne le plus violemment la gestion managériale dans les organismes c’est justement l’absence des directions et de certaines coordinations sur les plancher de travail qui a certainement des conséquences négatives sur l’aide apportée aux travailleuses et travailleurs. On ne les voit de moins en moins. Occuper à remplir des demandes de financement, flirter avec le milieu des affaires, faire des bilans, compiler des données dans les dossiers d’employé.e.s ou parler aux médias de tel enjeu social, elles incarnent maintenant « une nouvelle classe de gestionnaires du communautaire » constatera une de mes camarades.

Il convient ici de citer l’analyse d’un autre camarade sur cette nouvelle classe émergente dans le communautaire :

Et cette nouvelle classe de gestionnaires n’est pas passagère, elle tend plutôt à grossir et à devenir la norme. Pourquoi? D’une part parce que le mode de financement actuel des organismes vient gonfler les « besoins » administratifs et gestionnaires des organismes. Plutôt que de financer à la mission et donc de faire confiance aux travailleuses et travailleurs du plancher d’adapter les services selon les besoins, on finance depuis des années à la pièce, donc au projet. Cela entraîne évidemment la fameuse précarité que vivent bien des camarades, mais cela a aussi l’effet pervers que ça nourrit ces « besoins » de gestion. De cette manière, on se retrouve avec des organismes où le nombre de cadres est disproportionné au nombre d’intervenant.e.s. Et cette classe de gestionnaires, franchement inutiles aux réels besoins du terrain, peut bien se plaindre mollement de ce système bureaucratique, elle en profite tout de même.

VI. Que faire ?

Devant cette situation dramatique pour le milieu communautaire, des travailleuses et travailleurs s’approprient elles et eux aussi un discours. Toutefois, ce discours est plus politique. Elles et ils prennent conscience que leur direction d’organisme ne partagent pas « leurs intérêts de classe » et qu’il faut « s’organiser ». Mais la bataille se jouera sur deux fronts. En premier lieu, il faut « lutter » contre les bailleurs de fonds et leur mépris envers les travailleuses et travailleurs du communautaire qui s’exprime à travers les miettes qu’ils donnent aux organismes. En second lieu, il faut « résister » à la gestion managériale dans nos boîtes en s’organisant et en revendiquant des meilleurs conditions de travail, mais aussi l’autogestion de nos milieux. Enfin, ce discours politique doit s’accompagner d’actions collectives et politiques.

Et si pour ce premier mai tout à fait particulier, on laissait tomber des bannières partout dans la ville pour signifier notre résistance à ce changement idéologique dans le communautaire ? Ça serait déjà un début !

Et toi, as-tu d’autres idées de résistance ?

Un intervenant social inspiré par de nombreuses discussions avec ses camarades

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Covid-19: Le communautaire sans plexiglas

Si vous avez pris le métro de Montréal ces derniers jours, vous êtes pour un grand nombre un.e prolétaire. Vous êtes cuisinier/cuisinière, caissier/caissière, préposé.e. à l’entretien, manufacturier/manufacturière, emballeur/emballeuse, commis/ise, serveur/serveuse dans un fast food, bref, vous faites partie de ces travailleuses et travailleurs qui ne peuvent s’isoler car vous êtes essentiel.le.s au fonctionnement de la société. Il est aussi possible que vous soyez des travailleuses et travailleurs de la santé et services sociaux, ou, comme nous, des travailleuses et travailleurs du secteur communautaire, dont des intervenant.e.s services de première ligne. Nous intervenons auprès des personnes parmi les plus vulnérables de notre ville.

Travaillant pour des organismes en réduction des méfaits, défense collective des droits, ressources d’hébergement de toutes sortes, centres pour migrant.e.s ou encore dans un drop-in, nous sommes aux premières loges et, bien malgré nous, des dommages collatéraux de cette pandémie qui frappent en particulier les personnes utilisant nos services.

Cette crise sanitaire affirme violemment les inégalités sociales de notre monde. D’abord, les personnes que nous accompagnons courent un grand risque d’être infectées car beaucoup d’entre elles elles ne peuvent s’isoler et continuent de circuler au centre-ville de Montréal. D’autres, sont effectivement isolées dans leur logement, mais sans possibilité de voir leur travailleur/travailleuse de rue ou leur intervenant.e qui joue un rôle central pour briser leur isolement habituel. Certaines ne trouvent plus l’argent pour se nourrir ou pour consommer provoquant une hausse des sevrages et de la violence dans la rue. On demande à des personnes sans maison de s’isoler, à des personnes victimes de violence conjugale de rester chez elles, aux personnes ayant l’habitude de quémander d’éviter les interactions sociales, aux personnes sans carte de crédit d’utiliser leur carte de crédit… Vous comprenez que pour ces personnes, il est impossible de respecter ces mesures préventives. Ces personnes ne peuvent se protéger de la pandémie et des répercussions sociales qui en découlent.

Ce sont donc nous, travailleuses et travailleurs du communautaire, qui doivent jongler avec les impacts des décisions (ou absence de décision…) de l’État. C’est d’accoutumée pour nous. Véritable cheap labor de l’État, nous sommes le dernier filet sur lequel comptent ces personnes. Dans le contexte actuel, cela est encore plus évident.

Nous prenons nous aussi des risques, et ce, sans plexiglas. Nous sommes là, fidèles au poste, avec des salaires et des conditions de travail grandement inférieurs à ce que nous pouvons observer pour des postes aux fonctions similaires du secteur public. Certain.e.s d’entre nous ont des enfants, sont des aidants naturels, ou encore vivons avec des conditions médicales qui nous mettent à risque. Nous serons dans les semaines à venir fort probablement en contact avec la COVID-19. C’est Horacio, le directeur de la santé publique qu’il l’a dit.

L’idée n’est pas de mesurer la souffrance de chacun.e. Nous sommes nombreuses et nombreux au front, à prendre des risques pour que la nourriture soit placée sur les tablettes ou pour qu’une personne aille un endroit sécuritaire pour s’injecter. C’est donc toute la société qui bénéficie de notre travail. Nous sortons de nos appartements pour le bien commun et rentrons le soir s’isoler pour le même objectif.

Tout s’écroule et ceux qui continuent à tenir la société, ce sont les prolétaires, travailleuses et travailleurs du communautaire, travailleuses et travailleurs de toutes les industries.

Notre travail est méconnu et invisible, mais si vous prenez le métro de Montréal dans les prochains jours, essayez de saluer votre camarade… en gardant un deux mètres de distance, bien sûr.

Les membres du Syndicat des travailleuses et travailleurs du communautaire du SITT-IWW.

Crédit photo: Cédric Martin

À quand la grève?

Avec la Journée internationale des travailleurs et travailleuses qui est toute proche, je me suis mis à réfléchir à ma job, à la société en général, à un peu tout. Pis ça va mal à shop, comme dirait l’autre.

 

Les inégalités sociales explosent depuis des années. Nos salaires stagnent tandis que nos loyers augmentent sans arrêt. Aller faire une épicerie ou payer le bill d’hydro est de plus en plus un exercice comptable. Patrons et PDG, eux, se donnent des gros bonus et souvent à même l’argent que l’État prend de nos poches pour leur sauver le cul. L’environnement, lui, pendant ce temps-là,  continue de se prendre des claques pour satisfaire de riches actionnaires d’industries en voie de (nous faire) disparaître. Faire valoir nos droits en tant que travailleurs et travailleuses, ça relève du bon vouloir des tribunaux, quasi toujours là pour faire la belle vie à nos boss. Et pour s’assurer d’avoir une belle ambiance sociale, ajoutons à cela les politiques racistes qui ne font que nous diviser tandis qu’on nous appauvrit.

 

À échelle moins macro, ça fait quelques années que je suis intervenant et je dois dire que je trouve ça difficile. Pas tant la job, parce que j’aime profondément les gens que j’accompagne et avec qui je travaille. Mais c’est difficile de voir ces personnes, mes collègues comme les participant-e-s de notre organisme, devoir se débattre contre un système de plus en plus violent pour essayer d’obtenir des services ou faire respecter des droits qui sont censés nous être acquis. C’est tough de voir de plus en plus de monde dans la misère pendant qu’on nous demande de remplir des statistiques et de répondre à des attentes bureaucratiques épaisses. Et rough de voir mes collègues (et moi-même) se brûler par les deux bouts à essayer de compenser avec des miettes pour un État qui n’a plus rien de providentiel.

 

Mais on est pas aussi isolé-e-s qu’on le pense. Si mes collègues et moi-même on le sent qu’on fonce droit vers un mur, ça veut dire qu’on est pas les seul-e-s à en avoir ras-le-bol. Pis ça me force à réfléchir. Ça me force à penser que je peux plus attendre après mes coordos et ma direction collabo qui me disent de me taire, qu’il y a rien à faire, pendant qu’eux y gèrent ça, le communautaire. Comme dit un camarade, on peut pas se permettre d’avoir la classe floue. Plus, ça me force à faire un portrait de la situation et à me demander où on s’en va en général, comme société.

 

Donc, collectivement, on fait quoi pour stopper ces attaques? On fait quoi pour non seulement arrêter de manger la volée, mais pour aller chercher ce qui nous revient de droit, soit des meilleures conditions de vie pis le dernier mot sur comment on la fait rouler, cette société? Comment mettre à profit notre meilleure arme, soit la solidarité?

 

Ma réponse est celle-ci : un arrêt complet de la machine (et de toutes les plus petites), pour faire plier l’État et nos boss, tentons la grève générale.

 

Et je fabule pas trop (j’espère). En 2014, plusieurs groupes, notamment les IWW et des regroupements communautaires, dont la Coalition Main Rouge, ont appelé à une grève générale le 1er mai 2015. Pendant un an, des militant-e-s des IWW et de différents groupes communautaires ont organisé des assemblées, ont multiplié les moments où se réunir pour se concerter et se préparer pour une journée de grève générale. Bon nombre d’associations étudiantes et quelques syndicats, notamment de l’éducation, ont emboîté le pas. Le contexte s’y prêtait bien : le secteur public tombait en négociation et les compressions étaient l’ennemi commun. Le mot « austérité » a été mis sur la map.

 

Le contexte actuel a des différences et des similitudes. On subit toujours les mêmes politiques qui favorisent la classe des boss. Il y a un nouveau gouvernement provincial en place, qui ne cesse de se mettre les pieds dans les plats et qui a vite fait de montrer son mépris pour les travailleuses et travailleurs (on a qu’à penser aux paroles de Legault à propos du lock-out d’ABI, un boss ça reste un boss).

 

L’an prochain, le secteur public sera à nouveau en négociation. Les infirmières ont démontré depuis plus d’un an leur écoeurement généralisé. La CAQ s’attaque aux enseignant-e-s, que ce soit par son projet de loi sur les symboles religieux ou par leur obsession pour la création de maternelles 4 ans, alors qu’il y a un manque flagrant de personnel pour combler ces futurs postes, aussi peu désirée soit cette promesse électorale. Les associations étudiantes ont bien changé, mais le mouvement pour la rémunération des stages a fait parler de lui.

 

Mais bon, pour une grève générale, il faut du monde pour lancer le bal. Pis surtout, avoir un discours plus combatif et plus rassembleur que les centrales syndicales, toujours prêtes à se pencher pour garder la paix sociale.

 

Sans qu’on se pète les bretelles, je crois qu’on peut convenir que les travailleuses et les militantes du communautaire ont prouvé plus d’une fois leur capacité à brasser de la marde et à (se) mobiliser. Malgré l’éléphant qu’est le secteur public et l’attention qu’il occupera durant les négociations, le communautaire pourrait très bien lancer un appel à la mobilisation en vue d’une grève dans le communautaire et par le fait même inviter ses alliés dans les mouvements syndicaux et étudiants à faire de même. Surtout que les infirmières et les enseignantes semblent aussi écoeurées de leurs conditions, il y aurait de belles alliances sur des bases autonomes à faire.

 

La Coalition Main Rouge et la Coalition du 1er mai 2015 avaient démontré leur capacité à rejoindre différents groupes et à créer des liens en 2014-2015. Ces mêmes groupes une fois mobilisés avaient opté pour des actions selon leurs moyens. Des grèves illégales dans plus de dix cégeps, une interruption des activités économiques dans certaines régions, des grèves étudiantes, des voies de transports bloquées; des occupations de bureaux ministériels par-ci, des manifestations par-là, une grève générale quoi.

 

Il n’y a pas de formule magique pour faire une mobilisation ou obtenir des gains. Je n’ai pas la prétention d’avoir un plan de match parfait, d’autres ont de meilleures analyses et savent sûrement mieux que moi comment on pourrait fesser le plus fort. Mais je suis un intervenant communautaire et militant syndical écoeuré, pis quand je regarde l’épuisement de mes collègues, les burn outs qui s’accumulent pis le monde en général en arracher de plus en plus, je ne peux pas m’empêcher de me demander, en 2020, dans le communautaire, on la déclenche quand la grève?

 

Solidarité,

Un membre du comité communautaire des IWW Montréal.

Mission Accomplie au show des précaires du communautaire

Le Show des précaires du communautaire, quelle belle soirée de solidarité ce fut pour nous, membres du Syndicat des travailleuses et travailleurs du communautaire!

 

Comme syndicat « par et pour », nous n’avons pas les moyens financiers d’un groupe patronal, conséquemment, les tribunes pour s’exprimer ne sont pas monnaie courante. En fait, pour avoir la parole, nous ne pouvons attendre qu’on nous la tende, nous devons la prendre. C’est dans cette optique que l’on voulait que se déroule ce spectacle et c’est pourquoi nous voulions prêter le micro à des personnes, des organismes et des artistes qui nous ressemblent.

 

Pouvoir exprimer notre écœurement, notre fatigue, notre rage et notre solidarité devant et avec des camarades, c’est un privilège. Dénoncer le sous-financement qui nous affecte, nous brûle, les conditions qui minent notre travail, les menaces que des bailleurs de fonds comme Centraide font peser sur des groupes de défense de droits comme l’Organisation Public des Droits Sociaux  du Grand Montréal (OPDS-RM), le sexisme du filet social, tout en riant et écoutant des camarades et collègues jouer sur scène, voilà pourquoi nous avons organisé ce spectacle.

 

Et nous n’aurions pas pu espérer une meilleure réception, autant de monde. Ce fut pour nous un succès!


Un peu d’humour


Le show des précaires du communautaire a débuté avec la solide prestation de Colin, le fils de Christian Vanasse, qui semblait avoir 20 ans d’expérience à donner des shows devant publics. Les précaires du communautaire ont donc pu découvrir le prochain prodige de l’humour québécois. Ensuite c’est le père qui a fait son entrée en enchaînant les blagues contre les gens qui nous exploitent et les contradictions que le capitalisme fait peser sur nos conditions de vie. Par la suite sont arrivés les deux gauchistes par excellence de l’humour québécois : Colin Boudrias et Fred Dubé. Colin nous a fait plusieurs blagues de son répertoire politique, dont celle sur le faux-véganisme. Tandis qu’Anarcho-taquin (Fred) nous ait arrivé avec ses blagues anticapitalistes et militantes d’extrême-gauche. Enfin, Catherine Ethier nous a ébloui.e.s encore une fois de sa verve incroyable remettant en question plusieurs problématiques de notre société.

 

 

Après les humoristes, place à la musique!

Le duo Assonance Acoustique,  accompagnée de leur fille, nous a offert une prestation à couper le souffle! Le choix des chansons, douces et mélancoliques, chantées par la voix enlevante de Izabelle a su conquérir la salle et après avoir ri un brin, nous ramener dans la mélancolie de ce travail et cette lutte qu’est la nôtre. Assonance Acoustique a ensuite fait place aux Union Thugs, qui ont lancé leur partie avec un discours bien senti sur les injustices qui sévissent dans le milieu depuis trop longtemps.

 

 

En guise d’approbation, les spectateurs et spectatrices ont rapidement abandonné leur siège pour chanter en cœur Héros et Martyrs, une reprise du groupe parisien Brigada Flores Magon qui fait honneur à tous ceux et toutes celles mort.es au combat. Si la fin du concert fut éprouvante pour leur guitariste qui fêtait ses 25 ans et vu donc chaque chanson être entrecoupée d’une nouvelle ronde de shooters amenés par ses ami.es, pour nombreux et nombreuses dans la salle la reprise de Je Suis Fils de Corrigan Fest finissait de mettre la table pour le punk de The Awkwerz. Personne à son arrivée en milieu d’après-midi n’aurait pu s’imaginer que le petit bar des Sans-Tavernes allait se transformer en piste de danse pour un trash endiablé à peine quelques heures plus tard! Geneviève a, comme toujours, été une frontwoman de premier ordre. Crachant ses paroles et occupant le devant de la scène avec une présence inégalée ce soir-là au Bâtiment 7, la recette parfaite pour un parfait show des précaires du communautaire était officiellement complétée et on peut se dire : Mission Accomplie!

 

Tous les fonds récoltés au cours de la soirée ont été versés à L’OPDS-RM.

Solidarité pour toujours!

Syndicalisme, communautaire et journée de réflexion

Lendemain de la Journée internationale des travailleurs et travailleuses

Le 2 mai dernier, une journée de réflexion sur les conditions de travail dans le communautaire était organisée par les organismes Au bas de l’échelle, le Centre de Formation populaire ainsi que le Regroupement intersectoriel des organismes communautaires de Montréal (RIOCM).

Nous étions trois membres du comité communautaire des IWW Montréal à y assister. Ce fut une journée intéressante et bien organisée. Il y a eu matière à brasser des idées avec plus d’une centaine de personnes. Nos félicitations au passage à l’organisation. Plusieurs propositions ont été mises de l’avant; nous allons en mentionner quelques-unes, en expliquant les pour et les contre, ainsi qu’émettre certaines critiques que nous espérons constructives.

 

Contexte

Trois ateliers encadraient les discussions : les conditions de travail, la conciliation travail-vie personnelle et le milieu de travail. Les enjeux soulevés ont été principalement le manque de financement (majoritairement), le surmenage, les burnouts, le gros roulement de staff, la culture du martyr, le peu de liens des salarié-e-s avec leur conseil d’administration, le sexisme sur les lieux de travail, la bureaucratisation, le financement par projet (et donc la précarité), etc.

Ce sont, somme toute, des problèmes que la plupart d’entre nous qui travaillons dans le communautaire avons déjà constaté et qui pèsent sur nos épaules au quotidien.

Avant d’aller de l’avant, un petit aparté est nécessaire pour expliquer le contexte des discussions. Nous l’avons dit, une bonne centaine de personnes étaient présentes. Cependant la majorité de ces personnes étaient soit à des postes de direction, à la coordination avec un pouvoir d’embauche et de renvoi ou bien membre de conseil d’administration. C’est donc dire que nous parlions de nos conditions de travail avec des boss. Des boss visiblement soucieux de leurs salarié-e-s (et qui subissent eux-mêmes et elles-mêmes certains des enjeux discutés), mais des boss tout de même. Et les discussions en ont été teintées.

Également, pour être clair : les réflexions et critiques que nous apportons ici sont les nôtres, celles de syndicalistes.

 

Vocation versus emploi

Plusieurs personnes l’ont évoquée : il existe une culture du martyr au sein des organismes communautaires. Celle de ne pas compter les heures supplémentaires, d’accepter des conditions souvent précaires, et ce, sous prétexte que notre travail en est un de care. On travaille avec du monde précaire et souvent magané, notre travail est essentiel. Un peu le même discours que l’on sert aux infirmières et aux métiers dits féminins. Un hasard? Probablement pas. On dit également souvent du communautaire qu’il s’agit d’un travail ‘’militant’’. La frontière entre militantisme et travail n’est pas toujours clairement définie. Il est fréquent de voir des personnes se surmener au travail sur cette base, que la ‘’cause’’ mérite une couple d’heures supplémentaires non payées!

Des propositions intéressantes sont ressorties. Déconstruire ce discours premièrement. Expliquer la nature de nos emplois, de dénoncer ces situations de surmenage, comme justement les travailleuses de la santé le font depuis des mois avec force, que ce soit via des textes publics ou des vidéos. Refuser d’en faire davantage (avec de moins en moins de moyens).

Une expression est ressortie cependant à plusieurs reprises de la bouche de directeurs ou directrices d’organismes, soit le besoin de « sensibiliser leurs employé-e-s à l’overtime ». Façon de remettre la faute de l’overtime sur les épaules des employé-e-s, mais ni sur les directions ni sur la structure des organismes, et encore moins sur les bailleurs de fonds. Si les employeurs acceptent les exigences de rendement qu’imposent les bailleurs de fonds, tout en nous sachant souvent « low staff », il est inconséquent de demander aux salarié-e-s d’offrir les mêmes services, mais en moins de temps.

 

Financement, bureaucratisation et paperasse

Évidemment, l’enjeu principal demeure : le sous-financement et le financement par projet. Quelques personnes ont évoqué la possibilité de faire pression sur les partis politiques dans le cadre des campagnes électorales. Tenter de nouveau de faire une grève du communautaire, avec peut-être des objectifs plus clairs et de manière décentralisée que celle avortée du 7 février dernier. Et de ratisser plus large et d’en parler davantage. Mais surtout de mobiliser une des bases mêmes des organismes : soit les salarié-e-s!

[À ce sujet, une anecdote personnelle et un parallèle avec la Journée de réflexion : à ce jour, très très peu d’employé-e-s d’organismes avec un mandat de santé et services sociaux (telle la prévention des ITSS) à qui je parle avaient entendu parler de cette grève manquée du 7 février dernier. Tout comme peu de mes collègues en intervention avaient entendu parler de cette journée de réflexion sur nos conditions de travail. Visiblement, si ce sont les coordos ou directions qui reçoivent une invitation à parler des conditions de travail du milieu, il y a peu de chance que ça se transmette aux employé-e-s. Imaginez alors parler de faire grève…]

Pour ce qui est des enjeux de précarité liés au financement par projet plutôt qu’à la mission, peu de solutions ont été mises de l’avant, outre d’en faire une revendication de grève. Nous avons mentionné à quelques reprises de s’attaquer à certains bailleurs de fonds privés comme Centraide, qui participent activement à cette culture entrepreneuriale, mais personne n’a repris la balle au bond, ce qui en soit en dit long sur le manque d’analyse que nous avons de notre propre « industrie » de travail.

 

Se faire entendre en tant que travailleuses et travailleurs

Une annonce a été faite, à savoir qu’une association nationale de travailleuses et travailleurs du communautaire serait créée dans les prochains mois. Peu de détails ont été dévoilés. Comme son assemblée de création n’a pas eu lieu, il est difficile de dire quel sera son mandat, mais nous pouvons soupçonner qu’il s’agira de faire valoir nos droits, de revendiquer un meilleur financement, etc.

En posant quelques questions dans les semaines suivantes à des personnes impliquées dans sa création, nous avons certaines réserves, voire inquiétudes, mais le projet nous intéresse malgré tout.

Déjà, avoir un espace où proposer des actions, où échanger et parler de nos conditions de travail est en soi intéressant. De pouvoir se regrouper est quasiment un luxe, considérant toutes les tâches qui nous incombent et nous pèsent. Ce sera certainement un projet dans lequel il pourra s’organiser des actions concernant les métiers que nous faisons.

Cependant, quelques inquiétudes demeurent. Premièrement, qui pourra en faire partie? Est-ce que seront qualifié-e-s de travailleurs et travailleuses les personnes qui ont des pouvoirs d’embauche et de renvoi au sein de nos organismes? Supposons qu’on se met à parler de syndicalisation, allons-nous faire face à un groupe interne qui s’y opposera farouchement? Ou simplement à parler d’autogestion, de conflits internes, de rapports de pouvoir au sein de nos organismes… Parlera-t-on de conditions de travail ou seulement de sous-financement de manière générale? La question se pose.

 

Syndicalisme de solidarité et autogestion

Évidemment, nous avons prêché à plusieurs pour des solutions qui nous ressemblent. Contre une certaine frilosité à se syndiquer sous un modèle traditionnel, nous avons parlé de mettre de l’avant un syndicalisme de solidarité. À savoir se mobiliser, nous la base, par et pour nous-mêmes, de manière à non seulement parler de sous-financement, mais également à remettre au goût du jour l’autogestion au sein des organismes communautaires dans lesquels nous travaillons. Mais aussi pour pouvoir aborder des sujets comme le harcèlement, les rapports employé-e-s versus directions/conseils d’administration, etc. C’est pourquoi notre syndicalisme se fait sur une base volontaire, pour permettre aux gens de se faire entendre selon leurs besoins.

Nous avons mentionné l’importance de ne plus rester impassibles lorsqu’un organisme se fait couper. Et je crois que cet objectif demeurera pour nous un de nos mandats principaux : faire valoir la solidarité au sein des personnes qui travaillent dans le communautaire. Parce c’est ensemble que nous avons un rapport de force et que nous pouvons protéger nos organismes.

 

Conclusion

En somme, ce fut une rencontre intéressante. Nous espérons qu’elle ne sera pas qu’un exercice isolé et qu’elle sera suivie d’une réflexion plus générale et plus large. Les organismes qui l’ont organisée ont entamé quelque chose d’important, nous espérons que ça se poursuive et que des suites lui soient données.

La rencontre fut somme toute à l’image du communautaire : nous connaissons  bien les problèmes que nous vivons, nous avons une bonne idée des solutions à notre portée, mais le passage à l’action est nébuleux, voire incertain.

Quoi qu’il en soit, de notre bord, nous apporterons toute l’aide que nous pourrons à nos collègues du milieu, et nous les invitons à nous contacter. Plus nous serons nombreuses et nombreux, plus notre voix portera.

 

An injury to one, an injury to all!

 

Des membres du Syndicat des travailleuses et travailleurs du communautaire.

Triste bilan

Le RQ-ACA et la lutte

Depuis quelques années, le RQ-ACA (Réseau québécois de l’action communautaire autonome) et ses fronts régionaux sont les canaux par lesquels les groupes communautaires de l’Action Communautaire Autonome (ACA) portent leurs revendications en matière de financement et de reconnaissance face aux différents paliers de gouvernement, à travers la campagne “Engagez-vous pour le communautaire”.

 

Les critères pour faire partie des groupes d’action communautaire sont les suivants : être un organisme à but non lucratif, enraciné dans la communauté, avoir une vie associative et démocratique, et avoir la liberté de déterminer sa mission, ses approches, ses pratiques et ses orientations. Pour être qualifiés d’autonomes, on y ajoute qu’il doit avoir été constitué à l’initiative des gens de la communauté, poursuivre une mission sociale qui lui est propre et favorise la transformation sociale, avoir une approche  axée sur la globalité de la problématique abordée et être dirigé par un CA indépendant du réseau public. Dans nos groupes, c’est généralement envers nos membres, militant.e.s et/ou usagers et usagères que nous avons des comptes à rendre.

 

L’ACA rassemble des groupes intervenant sur des axes très diversifiés : femmes, LGBTQ, défense de droits, réduction des méfaits, éducation populaire, associations de familles, ressources d’hébergement, coopération internationale, écologie, etc. Des assemblées sont tenues périodiquement, par région, afin que les membres participent à l’élaboration des grandes lignes du plan d’action qui définira la lutte nationale.

 

Parmi les moyens utilisés, on retrouve des campagnes d’affichages, la distribution des autocollants “Je soutiens le communautaire”, des conférences de presses, publication de textes, représentations à différentes instances, manifestations, actions “dérangeantes” et finalement la grève, comme celle avortée du 7 février.

 

Le discours porté est grosso modo le suivant : l’État doit réinvestir dans le communautaire afin qu’on puisse accomplir notre mission et maintenir (ou augmenter) nos services, des suites de luttes historiques, on a réussi plusieurs gains dont on veut sauver ce qui est maintenant un acquis.

 

Le (manque de) financement du communautaire

Depuis quelques décennies, on voit un changement au niveau du financement étatique. Des fondations privées prennent une place de plus en plus importante et amènent avec eux des exigences de rendement et d’efficience, bref faites plus avec moins. Dans les plus connues, il y a Centraide, la Fondation Chagnon, etc. Ceux-ci donnent du financement sur demande en fonction de leur jugement vis-à-vis la mission, les services, rapports d’activités, etc. Ces bailleurs de fonds exigent des rendements de compte spécifiques d’un point de vue qualitatif et quantitatif. En mode survie, le communautaire n’a pas le choix de se tourner vers ces bailleurs de fonds pour survivre. Et bien malgré nous, par moment, on doit dénaturer nos missions et mandats pour répondre aux critères de financement. L’État semble aussi de plus en plus enclin à agir ainsi dans l’attribution de fonds.

 

Les groupes en ACA sont importants et méritent d’être financés, mais ne sont pas les seuls éléments du communautaire. Plusieurs salarié.e.s du communautaire doivent à la fois composer avec un financement précaire, et leur tutelle sous des instances externes (CIUSS/CLSC, YMCA, fondations, hôpitaux, etc.). C’est le cas des pair.e.s aidant.e.s qui sont considéré.e.s comme faisant partie d’un projet spécifique sous tutelle et qui sont ensuite envoyé.e.s dans divers groupes, mais ne sont pas toujours traités également face aux intervenant.e.s permanent.e.s de ces organismes.

 

La lutte est personnelle

Le travail dans le communautaire est, pour plusieurs d’entre nous, beaucoup plus qu’un job, c’est une vocation. Il reste que concrètement, un.e salarié.e occupant la même fonction dans une ressource gouvernementale ou même dans le privé a de bien meilleures conditions. Notre vocation doit elle nous laisser dans la pauvreté?

 

Qui parmi nous, travailleurs et travailleuses, bénévoles et militant.e.s du communautaire, n’a pas vu de collègues ou camarades partir en burn-out? Qui ne connait pas quelqu’un.e qui a vu son poste aboli ou ses heures coupées par manque de financement? Combien sommes-nous à sauter de contrat en contrat et nous retrouver au chômage chroniquement ? Combien d’équipes de travail ou de CA ont eu à faire des choix difficiles tel celui de maintenir un poste ou de couper dans les assurances, pensions et/ou autres avantages sociaux? Et on en passe! C’est ça la réalité dont on se jase entre travailleurs et travailleuses du milieu communautaire.

 

On semble faire du surplace depuis des années, et nos luttes sont fragmentées. Tout le monde essaie de tirer un bout de la couverture de leur côté en espérant se faire redonner une partie du montant qu’on s’est fait couper, ou encore voir notre financement être indexé. Dès que ça reçoit une partie de ce que ça espérait, ça se retire de la lutte. Les actions visant nos bailleurs de fonds étatiques ne sont pas à la hauteur de notre potentiel. D’année en année, les mêmes stratégies sont répétées : représentations à diverses instances, pétition et lettre, puis une occupation temporaire très symbolique d’un hall d’entrée de bureaux gouvernementaux ou de grands joueurs financiers.

 

Le financement de nos groupes doit non seulement nous permettre de continuer nos activités, il doit permettre un salaire et des conditions viables pour tous et toutes. Bien souvent les organismes doivent puiser à même leurs fonds pour permettre de payer adéquatement les salarié.e.s engagé.e.s pour un projet temporaire. Ça a assez duré. Nous ne pouvons supporter plus longtemps d’être le cheap labor de l’État en matière de services sociaux. Nos bailleurs de fonds peuvent peut-être museler nos groupes, organismes et projets, mais ils ne pourront museler les travailleuses et travailleurs qui les portent à bout de bras. Joignez-vous au Syndicat des travailleurs et travailleuses du communautaire!

 

Rage et Solidarité,

Un membre du Syndicat des travailleuses et travailleurs du communautaire.

Financement et fondations privées

Avec le développement du néo-libéralisme, la philanthropie a pris une place de plus en plus importante dans le financement du communautaire. En effet c’est payant pour les riches de ce monde, outre de cacher leur argent dans des paradis fiscaux, de créer des fondations privées afin de ne pas payer d’impôts comme tout le monde. C’est ainsi que la famille Chagnon, ancienne propriétaire de Vidéotron, a pu économiser autour de 460M$ en impôts en choisissant par elle-même où investir ces montants qui devraient être redistribués pour le bien commun. Dans une note publiée en mars 2018, Maxim Fortin, chercheur associé à l’IRIS, fait état de l’impact du financement des fondations privées sur l’action communautaire.

 

Parmi les problèmes soulevés, on peut d’emblée noter le manque de démocratie, de transparence et de respect envers l’autonomie des groupes d’action communautaire autonome. Les conseils d’administration de fondations telles celle des Chagnon sont très généralement composés de gens d’affaires et amis de la famille. Ainsi, le CA de Chagnon est majoritairement composé du réseau d’affaire d’André Chagnon. Pour certains projets, on va chercher l’expertise d’universitaires ou de représentant-es du réseau public de la santé et des services sociaux. Le choix des projets et campagnes se fait en fonction des intérêts des dirigeants et selon des principes propres au capitalisme : efficience, retours sur investissements, impact, réussite individuelle, etc. On remarque que les groupes communautaires ne sont pas invités à la table de prise de décisions. On nous confie la mise en oeuvre des projets, sans égard à nos missions premières, notre expertise et l’existence d’instances qui travaillent déjà sur les enjeux visés. Dans ce contexte, certains enjeux ou causes sont oubliés parce que moins vendeurs, entre autres la défense des droits.

 

Aussi, l’émergence des fondations privées coïncide avec un retrait de l’État au niveau du financement des services sociaux et de santé publique, qui ont été sous-traités à nous, travailleurs et travailleuses du communautaire, sans que notre financement augmente de façon significative. En effet, on le sait bien, la tendance est à la baisse au niveau de l’entrée d’argent pour nos groupes. Malgré que les fondations philanthropiques soient critiques du désinvestissement de l’État, elles participent tout de même à cette dynamique.  Les grands philanthropes sont bien conscients de ne pas disposer des ressources permettant de remplacer l’État comme garant du filet social.

 

Le financement récurrent, tant public que privé, étant de plus en plus rare, les groupes communautaires n’ont souvent d’autre choix que modifier leur raison d’être afin de se conformer aux exigences des bailleurs de fonds. Cela comprend une tendance à la professionnalisation du milieu communautaire et à sa dépolitisation. On passe donc d’une logique de lutte d’émancipation à une logique de service, qui se concrétise par l’imposition d’évaluations de nature quantitative et par l’adaptation des communautés au contexte socio-économique actuel et non à une transformation de celui-ci. Si on ne fait que du service, les problèmes vécus collectivement par l’ensemble de la classe ouvrière demeurent. Cette logique est explicite dans la manière dont Chagnon formule sa mission, qui est de « prévenir la pauvreté en contribuant à la réussite éducative des jeunes […] nous entendons par réussite éducative le développement du plein potentiel de l’enfant afin que devenu adulte, il soit autonome et accompli, instruit, qualifié et habile socialement. » Ainsi, le philantrocapitalisme de la fondation Chagnon se base sur la conviction que la réussite individuelle enrichit notre avenir collectif et que le succès d’un individu rapporte à la société. Lorsque la fondation Chagnon parle de succès, elle entend l’activation par l’emploi.

 

À l’IWW, nous pensons que c’est par les luttes collectives contre les injustices que l’on s’émancipe et que l’ascension d’un individu n’a rien à voir avec l’amélioration des conditions de vie de l’ensemble de la communauté. L’émancipation d’une communauté est incompatible avec le modèle de charité individualiste prôné par Chagnon. Elle s’inscrit plutôt dans une optique de défense collective des droits et de reprise en charge de notre vie.

 

Solidarité,

X377511 et X360341 pour le Syndicat des travailleurs et travailleuses du communautaire.

Le 24 avril, je ne compte pas!

Le 24 avril prochain, le gouvernement du Québec va compter les personnes en situation d’itinérance dans 11 villes. Ce dénombrement s’inscrit dans la volonté des gouvernements de justifier d’importants programmes prétendant à mettre fin à l’itinérance en quelques années. Documenter davantage l’itinérance et ultimement y mettre fin, ce sont de bonnes intentions, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions.

 

Compter les personnes en situation d’itinérance visible occulte l’ampleur de la situation

L’exercice proposé est essentiellement une photographie d’un moment isolé dans des lieux déterminés. De nombreux lieux ne seront pas visités, des régions entières sont exclues et les bénévoles qui mèneront l’exercice vont identifier les personnes sur la base de critères minimalistes relevant des stéréotypes associés aux personnes itinérantes.

 

Ainsi, un grand nombre de personnes en situation d’itinérance cachée, épisodique ou situationnelle seront écartées et, de ce fait, «invisibilisées» (notamment les femmes, les jeunes, les autochtones, les personnes issues de communautés culturelles). Cet effet risque d’être particulièrement important en région où les stratégies de survie de ces personnes font en sorte qu’elles ne sont pas « visibles ».

 

Les résultats obtenus comportent des risques réels si on leur donne trop de crédibilité ou qu’on tente des comparaisons. À titre d’exemple, si on dénombre moins de personnes en avril 2018 à Montréal qu’en 2015 se félicitera-t-on d’avoir réduit l’itinérance? Un nombre est facile à comprendre, facile à comparer, mais tiendra-t-on compte des autres indices, comme le fait que les refuges montréalais, notamment pour les femmes, ont continué de déborder tout l’hiver, que les ressources continuent de refuser des centaines de personnes chaque année faute de places ?

 

Enquêter les personnes en situation d’itinérance, une pratique irrespectueuse près du déni de droit

En plus de les compter, les équipes de dénombrement vont administrer des questionnaires exhaustifs aux personnes rencontrées. De nombreuses questions vont au cœur des situations de vie qui ont pu conduire les personnes à la rue. Bien que les personnes soient libres d’y répondre ou non; il demeure que plusieurs seront replongées directement dans des éléments traumatiques de leur existence par des bénévoles bien intentionné-es, mais pas nécessairement équipés pour faire face à ces situations.

 

Plusieurs des questions présentes dans le questionnaire vont à l’encontre des principes fondamentaux des démarches par/pour/avec essentiels en matière d’intervention. Dans ces approches, les personnes aidées sont amenées à parler de leurs réalités à leur rythme ou du moins d’une manière beaucoup moins précipitée.

 

Qui accepterait de répondre à des questions sur ses fréquentations, pratiques sexuelles, expérience d’incarcération avec des inconnu-es rencontrés par hasard sur la rue, possiblement dans un moment de détresse? Est-ce que les personnes questionnées se sentiront à l’aise de refuser alors qu’elles sont déjà régulièrement interrogées par les forces de l’ordre? Et quel impact cette démarche périlleuse aura-t-elle sur la capacité des intervenants et intervenantes d’entrer en contact avec les personnes questionnées ? Après avoir répondu au questionnaire, les participants et participantes recevront une superbe carte-cadeau Ti Moton, un citoyen corporatif exemplaire!

 

Pourquoi compter les personnes itinérantes?

Pourquoi cette concentration sur l’itinérance visible qui occulte l’existence et l’ampleur des différentes formes d’itinérance? L’itinérance visible est celle qui dérange les capitalistes et leurs laquais. C’est celle qui prend de la place dans les centres-villes aseptisés, c’est elle qui nuit à la vente de condos dans les quartiers populaires, c’est elle qui expose les trous béants du filet social. Il devient important pour les gouvernements d’agir, mais sans déplaire aux patrons, investisseurs et banquiers.

 

La recette est simple, on compte des itinérants. Malgré les bémols des organisateurs, l’information maîtresse demeure le chiffre. Puis le gouvernement fixe un objectif de sortir de la rue une partie symbolique de ce nombre en quelques années. Pour ce faire, il aura recours à l’approche à la mode chez les décideurs: le Housing first (aussi appelé Logement d’abord, stabilité résidentielle avec accompagnement). Au cours des dernières années, le gouvernement fédéral et provincial ont redirigé une part importante de leur financement aux groupes communautaires vers l’approche Housing First au détriment d’autres activités tel que le travail de rue, la réduction des méfaits et la prévention en général.

 

Puis on recompte! Peu importe que le chiffre soit à la hausse ou à la baisse, la conclusion politique sera favorable à l’approche…

 

Pourquoi les gouvernements sont-ils si favorables à l’approche Housing first?

Les gouvernements sont favorables à cette approche parce qu’elle semble efficace aux yeux du public et surtout parce qu’elle ne remet pas en question l’ordre établi. Viser la « fin de l’itinérance » en contexte capitaliste est bien illusoire, mais demeurera un slogan fort utile pour vendre des solutions « prêtes-à-voter » aux décideurs en manque d’images engagées.

L’approche Housing first fonctionne dans certaines circonstances, mais elle vise uniquement l’aide aux personnes qui sont déjà à la rue depuis longtemps, ainsi plusieurs personnes en situation d’itinérance ne peuvent tout simplement pas participer à ces projets. De plus, pour de nombreuses raisons, plusieurs personnes logées par ces programmes ne sont pas en mesure de se maintenir en logement et finissent par quitter. D’autres n’ont tout simplement pas la capacité financière de conserver un logement une fois le programme terminé et doivent donc retourner à la rue. Elle propose une « solution simple » à des situations complexes qui forcément échouera.

 

La solution proposée par Housing First éloigne l’État de ses responsabilités à long terme; ainsi le recours au logement privé subventionné fait bien l’affaire de propriétaires qui héritent d’une clientèle captive, peu exigeante et dont le paiement du loyer est à peu près garanti. En utilisant des logements privés, on diminue à très court terme les besoins en logements et on renforce le rôle du privé. On ne favorise pas non plus la création d’espaces collectifs et sociaux. Ceux-ci sont des investissements qui demeurent la propriété des collectivités et offrent des milieux diversifiés et structurants.

 

Le 24 avril, nous serons comme d’habitude avec des personnes en situation d’itinérance, mais nous refusons de compter! Nous invitons les membres du SITT-IWW et la population à ne pas participer à cette supercherie!

 

Solidarité,

 

Des travailleuses et travailleurs en itinérance